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On a l'âge de ses rêves

Récit

Retraite anticipée à apprivoiser, fascination pour la montagne, goût de renouer avec mon passé de boyscout, clin d’œil à Tintin au Tibet… Himalaya ! Ce mot, je l’ai trouvé beau avant même d’en connaître la signification. J’irai faire un trekking en Himalaya.

L’Himalaya, c’est vaste. Après une lecture attentive de plusieurs guides de trekking, je vois le Népal dans ma soupe. Les itinéraires y sont toutefois nombreux. C’est la montagne qui m’attire d’abord. Pourquoi ne pas prendre la direction du monstre sacré, l’Everest ? Amateur de photo, je souhaite un soleil vif sur un ciel bleu profond. J’irai donc en automne. Cependant, on dit que la piste de l’Everest est une autoroute à cette période de l’année. J’opte alors pour un itinéraire moins fréquenté avec « Les Karavaniers du monde » : les lacs de Gokyo et le col Cho La. C’est loin… c’est haut ! Mieux vaut commencer les préparatifs sans tarder.

Je me documente : l’Himalaya, un carrefour de civilisations; le Népal, un pays de contrastes; l’Everest, l’histoire fascinante de sa conquête. Je deviens rat de bibliothèque. Mon enthousiasme grandit de jour en jour. Je marche plusieurs fois par semaine, à la ville d’abord puis à la montagne. De plus en plus loin, de plus en plus haut. Je deviens rat des champs. À la salle de gym, je pousse et je tire un peu plus fort. Je veux mettre toutes les chances de mon côté…à mon âge ! Je me prépare mentalement aussi : le climat, l’altitude, la nourriture, les conditions d’hygiène, le confort seront bien différents de ce à quoi je suis habitué. J’ai justement envie d’un dépaysement qui fera vaciller mes repères habituels, m’apprendra à voir autrement.

Qu’en pensent mes amis ? « À notre âge, vivement les plages du sud plutôt que cette folie des hauteurs ! À quoi bon risquer l’œdème quand la vie peut être si douce ». Deux visions du monde, deux manières d’être qui se défendent. Mais attention, la peur tue le rêve. Le rêve demande à prendre racine, à vivre. Assez ! Hors de moi doutes et inquiétudes. Je suis parti.

Destination Lukla. Après un atterrissage sur un mouchoir de poche posé là comme par accident au creux des montagnes... pfiu… nous prenons la route de l’Everest. D'abord la montée sur Namche Bazar… et l’apparition de quelques symptômes dûs à l’altitude. Là, une intoxication alimentaire me cloue dans ma tente pendant deux jours. Même l’odeur de la nourriture me donne la nausée. Je me vide de mon énergie et de tout le reste. Début difficile. Si je ne mange pas, je ne pourrai continuer.

Assis dans le noir, devant cette tente, l'angoisse me tenaille, la déception m'accable. Un Sherpa vient me demander, dans un anglais approximatif accompagné de grands gestes, pourquoi je ne suis pas en train de dîner avec les autres. « Sick… ». « Oh ! ». Quelques minutes plus tard, il revient avec un bol de fruits et un peu de thé. Il me tape sur l’épaule pour m’encourager. Point de paroles… mais le regard est éloquent.

Le rêve se transformera-t-il en cauchemar ? Oh que non ! S’accrocher à son rêve… et attendre le signal du corps qui, tôt ou tard, criera famine. Le plus tôt sera le mieux évidemment ! J'ai soudain envie d'un coca et d'un beignet. Je suis sauvé. Au petit matin, je chausse à nouveau mes godasses, m’attelle à mes bâtons et me mets en route avec le groupe.

Jour après jour, nous montons. Le parcours ne cesse de m'étonner : sentiers pentus, ravins aux profondeurs abyssales, rivières tumultueuses, hameaux juchés sur des plateaux qui s’accrochent tant bien que mal à des parois gigantesques. Partout, des gens souriants et des montagnes aux sommets enneigés parées pour l’éternité. Plus hautes et plus belles que je ne les avais imaginées. Aucune photo ne saurait rendre ce que là-bas, le regard a pu embrasser. Elles sont majestueuses et monstrueuses à la fois. Après l’émerveillement… le recueillement.

Quoique difficile, la traversée du col Cho La aura sans doute été parmi les plus belles expériences de ma vie. Je frôle mes limites. Dans les passages les plus coriaces, j’apprends à me concentrer sur le présent, le futur étant encore trop haut. Dix pas… bref arrêt pour reprendre mon souffle... puis dix autres. Je vais chercher ainsi, à petite dose, assez d’énergie pour poursuivre la montée. J’apprends à me faire humble devant le coéquipier qui m’offre de porter mon sac dans le dernier « round ». Durant cette dure traversée, une alliée précieuse… la solidarité.

Au sommet du Gokyo Peak (5 357 m) ou du Kala Pattar (5 600 m), la perspective est grandiose. Moments d’extase. Mais la rencontre avec soi est encore ce qui nourrit le plus.

À travers ces paysages uniques, les Népalais, qu’ils soient Sherpa, Tamang, Gurung ou Rai sont magnifiques. Certes la communication n’est pas toujours aisée, surtout avec les porteurs, en général assez timides. Mais la rareté des mots n’empêche pas la relation. Souvent, les gestes, les regards, les sourires en expriment davantage.

Le moment de se dire adieu est déjà là. Dans cette petite auberge à Lukla où s'est regroupée toute l'équipe, sirdar, guides, porteurs, cuisiniers et trekkers, une soixantaine de personnes en tout, nous dansons, tapons des mains, claquons des pieds autour d’un poêle alimenté à la bouse de yaks. Nous nous ressemblons tous. Derrière mon sourire, ma gorge s’étrangle... je reviendrai en Himalaya.

 

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